Lessence des sens
Elle se faufile, elle pérégrine, elle sintroduit, lessence des sens.
Ces sens qui portent vers les contrées lointaines de lenfance,
Ces sens qui font respirer à nouveau les faits et les méfaits,
malgré léloignement du temps.
Ceux là même qui permettent de se rapprocher du plaisir, du désir de lenvie.
Elle se faufile, elle sintroduit, elle sachemine lessence des sens.
Cest approcher doucement les narines vers ce jasmin écrasant, écoeurant.
Cest lécher la cuillère dun coulis de tomates sucré et parfumé.
Puis entendre le figuier qui mûrit, accroché au rocher ensoleillé.
Vers les caves des premiers baisers,
Vers les caresses oubliées et volées
Une odeur de moisi, tout à coup,
Te transporte texpédie et tanéantit.
Voir, apercevoir, fixer et colorer les images grises de la vie qui tenferme.
Dans un sens. Dans une direction. Voir défiler les yeux fermés tous ces instantanés.
Puis à travers tous les mots, qui, de ma langue déliée, profèrent :
Douleur, cri et délivrance.
Une voix déchire une nuit orientale, une nuit glaciale.
Le ronron des voitures, le sable qui senvole, la quiétude des grillons qui rendent
à la nuit sa tourmente lancinante.
Partout et nulle part. Mais partout et nulle part, un jour, un cri.
Puis, plus rien sauf le hurlement de la solitude, muette incomprise et
lointaine qui arrache à la ville, au désert,
enfin à lhumanité entière ce quils croyaient acquis.
Lécher, goûter et croquer. Sensualité, ivresse et exaltation.
Sucre ou piment, acidité et amertume. Papilles, attirance et déglutition.
Puis violence, dans la morsure, violence des dents qui sentrechoquent pour déguster.
Le sang qui coule, la bave qui dégouline, les babines béantes et tuméfiées.
Enfin, arracher le plaisir et retomber haletant dans le miel de lamour.
Dormir, la douceur acre qui emplit !
Te voilà privé dun sens et les autres se développent, se déploient.
Après la privation, la compensation et la démultiplication.
Après la perte, le gain, savoir écouter avec ses mains,
apprendre à toucher avec les yeux comme le vieux dicton enfantin
Goût, toucher, odorat, vue, ouie.
Tout les sens réunis ensemble, en totale synergie. Se compléter et sannuler.
Pour faire de moi un être imparfait, calé dans son extrême puissance.
Calée dans la possession des tous mes moyens.
Je peux exploiter ce qui ne se voit pas, je peux jouir de ce qui ne se touche pas.
Je veux entendre linaudible et écouter les maux de la terre.
Je puis goûter leau de pluie, puis manger la substantifique matière.
Déjection, ordure et fiel.
Pureté, salubrité et innocence.
Nouveau né, être archaïque. Comment annihiler la notion de ce qui sentend,
se regarde et se dit ?
Comment abolir le filtre ?
Pourquoi du mensonge et du geste séloigner ?
Mais Je veux lever mon poing et frapper si les caresses sont épuisées.
Puis je veux crier si parler est prohibé.
Enfin je veux broyer si le goût est édulcoré.
Et toi ?
Combien de temps resteras-tu sans te bander les yeux pour ne pas participer ?
Combien de temps écouteras-tu sans toffenser ?
Crève toi les yeux et les tympans.
Déchiquette ta langue, tes mains et tes naseaux !
Dégages toi, débarrasse toi !
Et enfin même si tu dois tamputer Homme de tous ces sens.
Et te priver.
Même si tu nes plus quun lambeau de chair,
Ton essence tu épargneras,
Ton humanité tu sauveras.
Explorer le sixième sens, le partager et le donner, le soumettre aux hommes.
Sixième sens pour exploiter les non dits du cur et les bleus de lâme.
Sixième sens de la dimension cachée, de la direction mal indiquée.
Contre sens et sens interdits, de la sensualité qui ne se soumet plus.
Sens,
Sensualité ensanglantée,
Essence tuméfiée,
Suavité soudainement aromatisée.
Sens comme appel à la découverte, comme échange !
Corps à corps
Combat
Apnée.
Anne, juin 2005
Nuances
Sortir la poubelle est une expérience sensorielle absolument complète et
généreuse, mais surtout nécessaire.
Accéder au toucher par le biais de la poignée ouverte, refermée puis encore ouverte !
Eh hop, un rebut de moins chez moi, une immondice de plus pour polluer le monde !
Une poignée qui se tient pour traîner le réceptacle de tous ces sens cachés,
enfermés, annihilés. Une poignée qui se tient pour accompagner jusquau lieu du départ,
le déchet jeté et emporté. Près du camion qui saura le ramasser.
Une poignée qui se sert, qui se touche par la main et
qui se met dans le bon sens, celui du prêt à embarquer.
Leffleurer ? Pourquoi pas ! Leffleurer pour respecter dans la douceur,
léveil de mes sens, tous mes sens,
un éveil orchestré par ces mets qui mon enivré ces jours derniers
Puis la traîner, cette poubelle, et écouter ses roulettes sur le bitume,
traverser et regarder, le ronron des voitures qui pourraient arriver.
Entendre les cailloux qui crissent sous les roues,
entendre encore les rires denfants et les chants doiseaux dune nuit dété.
Se plonger dans le vacarme du moteur qui déboulera dans les heures matinales et
déploiera son uvre dans les lames de sa benne.
Subrepticement les narines frémissent dans lodeur acre,
douce et écoeurante de la putréfaction.
Celle-là même qui a commencé son uvre et qui rend son tribut à la nature
qui la constitué.
Moisissures, pourrissement, dégradation, humus.
Nourriture terrestre organisée par la décadence de léternel renouvellement.
Odeur alcoolisée de la fête dépassée, fragrance suave de la nuit parfumée,
arôme épicé de ce qui a été mangé.
Envolés ces instants de liberté, dépassés ces moments déternité.
La poubelle à jeter est devenue leur seule preuve davoir existé.
Une éphémèrité bien contrôlée.
Ouvrir et fermer !
Jeter, rejeter, détruire et abolir !
Aller le long de ce chemin la bouteille vide à la main, le sachet qui coule et qui,
décomposé se fracasse au fond dune poubelle quil faut déjà remplir.
Le vert des cannettes, le nylon blanc ou coloré des plastics à disperser.
Les feuilles mortes des arbres éventés, les gravas de la maison terrassée,
le jaune des poivrons et le rouge des compresses ensanglantées.
Cet enchevêtrement de couleurs qui ne sont pas faites pour le beau,
des pigments qui nont plus lieu dêtre admirés.
Et pourtant cette palette dobjets colorés était si nuancée !
Ils sont à présent avilis par le lieu où ils ont atterri !
Fini léclat de leur nature avant davoir été utilisés !
Oubliée la rotondité de leur matière !
Du balai lalliance choisie pour régaler la vue !
Forme et couleur, éclat, brillance et contre jour.
Lobscurité de la poubelle les avale à tout jamais, les entasse à linfini !
Ouvrir, jeter, rejeter, rejeter et rejeter encore !
Ouvrir, fermer, jeter ! Fermer, rejeter !
Dégoût, goûter et manger ! La mastication a fini son long acheminement.
Sil fallait lavaler, la savourer, laimer, cétait hier. Les papilles en éveil un jour,
la nausée en exergue ce jour !
Sur les trottoirs des villes samoncellent les indigents qui
se régalent dun met de fortune vomi par les autres.
Les poubelles éventrées donnent ce que la société a crée.
Au panier les histoires destomac, elles sont dépassées,
la date de péremption a sonné !
Pas pour tous, pour les déchets elles sont toujours dactualité !
On séloigne des sens et de leur sensualité !
On entre dans la danse du déshumanisé !
Qui oserait, de cette poubelle, aujourdhui se régaler ?
Nuance et sens.
Ce qui fait les sens un jour, perd de son sens au jour le jour.
A moins de ne les renouveler, à moins de ne pouvoir les recréer chaque jour.
Essence, sens,
Toucher,
Goûter,
Entendre,
Sentir
Voir
Et pouvoir à lenvi retoucher la mosaïque des sens
Effleurer
Lécher
Discerner
Humer
Distinguer
Mais aussi
Ecraser, laper, ouïr, renifler, surprendre
Relative la direction, éphémère la sensation instantanée.
La poubelle est le signe de la liberté !
La liberté dinventer et de choisir ce qui nous est le moins compliqué.
Sortir la poubelle est une expérience riche de sens et généreuse.
Dune sensualité peut être un peu dépassée, peut être un peu surannée.
La décrépitude, la décadence du corps.
Le corps vieillit et perd tour à tour chacun de ses sens.
Cataracte, surdité, fébrilité, mâchoire édentée ! Ne nous resterait-il que le nez ?
Le bon sens ?
Le sens commun ?
Dépassionné et tempéré !